Artension #138 – juillet | août 2016
Marie Boralevi – Rêves de l’ombre

par Ileana Cornea - Critique d’art et journaliste – Enseignante en histoire de l’architecture à la FEMIS et en histoire de l’art en formation continue à l’Université de Nanterre (en 2007)
 

Après un travail de recherche, photos de famille, magazines, elle organise des collages préparatoires : « Des corps que je découpe, puis que j’imprime manuellement pour obtenir des traces sur du papier Japon. » Travail patient sur la trace, sur la mémoire : elle ravive ensuite ce qui subsiste sur le papier, quand tout le reste s’efface. Son dessin est incisif, elle organise des détourages, déploie un travail minutieux et précis.

Des bêtes, des hommes et des femmes, avec ou sans tête, des masques, des créatures céphalopodes, apparentées à celle qui nous intriguent dans les œuvres  de Pat Andrea, autre grand manitou de la chimère. Des bois de cerfs couronnent la tête d’un guerrier incomparable, des flèches transpercent des corps athlétiques, qui n’ont pas vraiment l’air de souffrir. Des plumes d’une douceur exquise ornent des corps noirs et mystérieux.  Des personnages – dont les corps parfois extravagants gardent la mesure et les proportions d’une beauté de l’ordre du merveilleux – se montrent souvent à deux, dans une relation d’intimité et de connivence d’une grande poésie.

Belles bêtes.

Des scènes macabres aussi, tout comme de tendres amours entre la belle et la bête… Le temps et l’espace de la fable. Marie Boralevi se laisse bercer par le plaisir de l’incise. « Je me sens engloutie, perdue dans mes rêveries. Pénétrer le papier comme le cuivre. J’aime le trait d’une pointe sèche comme celui de la mine très fine, j’aime obtenir la plus délicate incise possible. » La couleur est absente. Les scènes semblent posées, détourées, comme des ombres portées sur les parois d’une caverne. Des visions instantanées, faisant coïncider le passé avec le présent, le sauvage avec le civilisé, l’oeil de l’animal avec l’oeil de l’être humain, réunis dans une tendre complicité… Les situations grotesques aussi, violentes, délirantes, cocasses, composent également les étranges impressions d’Afrique gravées ou lithographiées. Leur violence ne prête pas à conséquences. Quand l’humour rencontre la lumière, l’effroi s’estompe. Dans ces œuvres, rien ne semble véritablement réel car tout est prêt à disparaître.

« Cependant si un court instant accroît ainsi le  bonheur de l’homme, la plus légère faute en un instant aussi l’ébranle et le renverse. Ô homme d’un jour ! Qu’est-ce que l’être ? Qu’est-ce que le néant ? Tu es le rêve d’une ombre, et ta vie n’a de jouissance et de gloire qu’autant que Jupiter répand sur elle un rayon de sa bienfaisante lumière » écrivait Pindare, dans une de ses Odes.

Marie Boralevi exploite les possibilités de l’image imprimée dans leur propre essence, poussant sa technique jusque dans ses retranchements, là où la technique rencontre la poésie, et la poésie rencontre le rêve. « Une image est ce en quoi L’autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. » (W. Benjamin)

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Prussian Blue #8 – hiver 2015
Les dessins animistes de Marie Boralevi

par Florent Papin – chargé de mission auprès du président du musée du quai Branly  

Ecartons sans délai tout malentendu : Marie Boralevi n’est pas anthropologue. Son art de la gravure et du dessin, elle ne l’a pas mis, non plus, au service de quelque expédition scientifique, aux confins de l’Amazonie ou le long d’un littoral inexploré d’Insulinde.

Les créatures saisies frontalement sur les dessins grand format de l’artiste sont issues de son seul imaginaire ; ou plus précisément de son œil agenceur. Glanant sur internet images et détails de différente nature – organiques, ornementaux, ustensilaires… – elle les travaille par ordinateur avant de réaliser l’impression laser de leur combinaison. A l’aide d’acétone, et par une délicate opération de frottement, elle dépose ensuite le motif sur papier, qu’elle complète et peaufine au graphite. Ainsi naissent les êtres anthropomorphes de Marie Boralevi.

Des conditions de leur genèse, il serait tentant de conclure à une pure fantaisie visuelle, une élaboration graphique aussi aléatoire que parfaitement maîtrisée, ne répondant que d’elle-même. Pourtant, le sentiment d’unité, d’identité qui se dégage de ces créatures, dont les attributs humains font corps avec des concrétions végétales et animales, interroge sur leur nature profonde, et plus encore sur leur fonction.

A cet égard, situer la réception des dessins de l’artiste sur un seul plan formel manquerait sans conteste leur qualité première. Pour reprendre une distinction faite par l’anthropologue Philippe Descola dans le catalogue de l’exposition « La Fabrique des images », dont il avait assuré le commissariat en 2010 au musée du quai Branly,  le travail de Marie Boralevi invite moins à mettre en évidence « une typologie des formes » qu’une « morphologie des relations ».

Ces relations sont celles que les humains et les « existants » non-humains entretiennent avec le monde environnant. Dès lors, identifier et figurer ces rapports, « c’est donner à voir l’armature ontologique du réel », selon le même P.Descola. Ainsi donc les dessins de l’artiste, par le travail de figuration qu’ils opèrent, ouvriraient-ils à un régime particulier d’identification au monde. De type animiste.

En effet, à travers les créatures métamorphiques de Marie Boralevi, les caractères humains semblent moins complétés que prolongés, parachevés par la fibre, la barbe animale, les agrégats buissonneux, les formations osseuses. Comment ne pas y distinguer l’affirmation d’une ontologie animiste, système d’appréhension du réel dans lequel « un humain peut s’incorporer dans un animal ou une plante, un animal adopter la forme d’un autre animal, une plante ou un animal ôter son habit pour mettre à nu son intériorité objectivée dans un corps d’humain » ?

A cela tient la puissance trouble des dessins de Marie Boralevi. Et de cela dérive leur pouvoir chamanique, donnant accès à des formes d’intériorité insoupçonnées, d’avant la séparation des espèces. Ce temps disparu d’une physicalité indivise, dont ne subsiste que la communicabilité des âmes, toute figuration animiste part à sa recherche, par la « sur-naturalisation d’un corps à la physicalité trop spécialisée, afin qu’il retrouve la polyvalence que la spéciation lui avait fait perdre ».

Trouble plus grand encore, à y regarder attentivement, que celui causé par des physicalités par trop humaines, parfaites dans leurs lignes, leurs proportions, leurs expressions. Oui, trop humains ces corps que ne diminuent par les flèches qui les transpercent, que n’importunent pas les minuscules génies qui les taquinent. Comme si les attributs humains n’étaient qu’une enveloppe, le masque porté par un Autre – esprit, plante, animal – pour entrer en contact avec l’Homme, suivant « la perspective sous laquelle il pense que [l’homme] s’envisage lui-même ».

Voilà la causalité agissante des dessins de Marie Boralevi, qui leur confèrent une telle puissance d’expression. Ce que nous pensions être des projections anthropomorphiques se révèlent être un stratagème des esprits pour accéder à notre intériorité, là où se lovent « nos bêtes intérieures », titre et sujet de l’une des gravures les plus captivantes de l’artiste.

 

Née en 1986, Marie Boralevi vit et travaille à Paris. Diplômée de l’Ecole Estienne et de l’Ecole Duperré, elle a participé à de nombreuses expositions collectives en France et en Europe. Sa première exposition personnelle s’est tenue à la galerie La Ralentie (Paris), à l’automne 2014. Marie Boralevi est lauréate du prix Pierre Cardin de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France (section gravure, 2013).

 

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